Monseigneur Joachim Ruhuna : Un Pasteur Fidèle, un Martyr pour la Paix au Burundi
Par URN HITAMWONEZA
L’histoire du Burundi est jalonnée de figures emblématiques dont le sacrifice a marqué à jamais la conscience collective. Parmi elles, Monseigneur Joachim Ruhuna, Archevêque de Gitega, se dresse comme un symbole de foi inébranlable, de courage et d’un engagement indéfectible pour la paix. Son assassinat, survenu dans des circonstances tragiques, reste une plaie ouverte dans l’histoire du pays, et un appel incessant à la justice. Cet article retrace le parcours de cet homme d’Église exceptionnel, les circonstances de sa mort, ses dernières volontés, et soulève des questions cruciales sur la responsabilité et la mémoire collective.

Une Vie au Service de Dieu et de son Peuple
Joachim Ruhuna est né le 27 octobre 1933 à Nyabikere, au Burundi, dans une famille profondément chrétienne, son père étant catéchiste. Dès son plus jeune âge, il a montré une vocation sacerdotale claire, comme en témoigne l’abbé Pascal Nizigiyimana, son camarade de classe : « Nous appréciions énormément le jeune Ruhuna. Il était gentil et intelligent. En grandissant, ce fut l’amour de la prière qui devint sa passion la plus évidente. Depuis le début, il nous disait qu’il voulait devenir prêtre. C’est étonnant, je ne l’ai jamais entendu douter. »Son parcours académique l’a mené du Petit Séminaire de Mugera à Burasira, puis à Kinshasa où il a obtenu un baccalauréat en théologie. Il a été ordonné prêtre en 1962. Son engagement pour l’éducation et la formation s’est manifesté par son rôle d’inspecteur des écoles entre 1962 et 1966. Il a ensuite approfondi ses études théologiques à Rome de 1966 à 1970, obtenant un doctorat avec une thèse intitulée « Le sacerdoce Pré-chrétien dans les Croyances et Pratiques Religieuses du Burundi ». À son retour, il a dirigé le Grand Séminaire de Bujumbura en tant que recteur de 1970 à 1973.L’année 1973 marque un tournant dans sa carrière ecclésiastique avec sa nomination comme évêque du nouveau diocèse de Ruyigi. Là, il a mis en œuvre une vision pastorale dynamique, invitant de nombreuses congrégations religieuses pour soutenir l’évangélisation et le développement. Il a également fondé une congrégation locale, « Les Apôtres du Bon Pasteur et de la Reine du Cénacle », afin d’offrir aux jeunes Burundais une voie adaptée aux exigences pastorales du pays. Le développement social était une de ses priorités, et grâce à des collaborations avec diverses organisations, il a supervisé la construction d’infrastructures importantes, notamment dans le secteur scolaire.
En 1980, il est nommé coadjuteur de Gitega, avant de devenir archevêque de ce diocèse en 1983. Il a exercé cette fonction avec dévouement jusqu’à son assassinat en 1996, cherchant constamment la proximité avec les fidèles et visitant assidûment les paroisses et les succursales pour encourager et soutenir les communautés. Son leadership spirituel et son engagement social ont fait de lui une figure respectée et aimée de tous, transcendant les clivages ethniques et politiques qui déchiraient le pays.
Le Sacrifice d’un Artisan de Paix : Un Assassinat Non Élucidé
L’assassinat de Monseigneur Joachim Ruhuna est survenu dans un contexte de guerre civile et de profondes divisions ethniques au Burundi, exacerbées par l’assassinat du premier président démocratiquement élu, Melchior Ndadaye. Face à cette violence dévastatrice, Monseigneur Ruhuna s’est imposé comme une voix de la raison et de la réconciliation, œuvrant sans relâche pour la pacification du pays et la protection des populations civiles, quelle que soit leur appartenance ethnique. Son courage et sa détermination l’ont exposé à de nombreux dangers, et il a échappé à plusieurs reprises à des tentatives d’assassinat.Cependant, son engagement sans compromis pour la vérité et la justice a finalement scellé son destin.
Le 13 juillet 1996, il a célébré une messe de funérailles pour des centaines de déplacés Tutsi massacrés par des groupes armés. Lors de cette cérémonie, il a prononcé un message d’une clarté retentissante, condamnant fermement ces atrocités. Ce discours, largement diffusé, a été perçu par beaucoup comme un acte de bravoure qui lui a valu une condamnation à mort.Le 9 septembre 1996, alors qu’il rentrait du Séminaire de Burasira, la voiture de Monseigneur Ruhuna a été prise dans une embuscade tendue par des bandes armées. Monseigneur Ruhuna et une religieuse ont été tués sur le coup, et une laïque consacrée a succombé à ses blessures plus tard. Les autres occupants du véhicule ont survécu. Cet acte ignoble a choqué le Burundi et la communauté internationale, privant le pays d’une figure morale et spirituelle majeure.
L’Ombre du CNDD-FDD et l’Appel à la Justice.
De nombreuses sources et témoignages pointent du doigt les Forces pour la Défense de la Démocratie (FDD), qui allaient devenir le parti CNDD-FDD, comme responsables de l’assassinat de Monseigneur Ruhuna. Des rapports indiquent que l’archevêque a été tué par un commando du CNDD-FDD. Un commandant du CNDD-FDD de l’époque, nommé Zénon, a été spécifiquement accusé d’implication dans ce crime. Malgré ces accusations graves et persistantes, la justice burundaise n’a jamais pleinement élucidé cette affaire, et les auteurs de cet acte n’ont pas été traduits en justice. La famille de Monseigneur Ruhuna, ainsi que de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme, continuent de réclamer que la vérité soit établie et que justice soit rendue.
Les Dernières Paroles et le Testament Spirituel d’un Prophète de Paix
Monseigneur Joachim Ruhuna n’était pas seulement un homme d’Église ; il était un prophète de paix, dont les paroles résonnent encore aujourd’hui avec une force particulière. Conscient des risques qu’il encourait en dénonçant les atrocités et en appelant à la réconciliation, il avait fait le don de sa vie pour son pays. Une de ses déclarations les plus poignantes, souvent citée, est : « Si le Seigneur demandait ma vie pour que le Burundi ait la paix, je l’offrirai volontiers et immédiatement. » Cette phrase, prononcée bien avant son assassinat, témoigne de sa détermination et de son sacrifice ultime pour le bien-être de son peuple.Au-delà de son sacrifice personnel, Monseigneur Ruhuna portait en lui une vision d’un Burundi réconcilié. Il a partagé cette vision prophétique, affirmant : « Si nous le voulons, la paix est possible. J’ai vu dans un songe les Burundais se réconcilier, le retour des réfugiés dans leurs propriétés. » Ces paroles ne sont pas seulement un témoignage de sa foi inébranlable, mais aussi un appel à l’espoir et à l’action pour tous les Burundais. Elles incarnent son testament spirituel, un héritage de paix et de pardon qui continue d’inspirer ceux qui luttent pour un avenir meilleur au Burundi.
L’Impératif de Justice et la Mémoire Collective
L’assassinat de Monseigneur Joachim Ruhuna est un crime qui ne peut rester impuni. Il est impératif que la justice burundaise, avec le soutien de la communauté internationale, mène une enquête approfondie et impartiale pour identifier et traduire en justice tous les responsables de cet acte odieux. Le fait que des aveux d’implication aient été faits par des membres du CNDD-FDD, et que ces derniers occupent aujourd’hui des positions de pouvoir, rend cette quête de justice d’autant plus urgente et nécessaire. L’impunité nourrit la violence et empêche toute réconciliation véritable. Le Burundi ne pourra panser ses plaies et construire un avenir de paix durable qu’en affrontant son passé et en garantissant que de tels crimes ne restent pas sans conséquence.Il est profondément regrettable et douloureux de constater que des dirigeants du CNDD-FDD osent aujourd’hui affirmer avoir mis Dieu en avant, alors même que leur implication dans l’assassinat de Monseigneur Ruhuna est largement documentée et reconnue. Cela soulève des questions fondamentales sur leur conscience et leur capacité à diriger un pays vers la paix et la prospérité. Comment peuvent-ils parler de foi et de valeurs morales alors que le sang d’un homme de Dieu, qui a sacrifié sa vie pour la paix, n’a toujours pas été vengé par la justice ?Nous nous posons la question : (Quand les dirigeants du CNDD-FDD se rendent à l’église , se souviennent-ils des maux qu’ils ont commis et qu’ils continuent de commettre ? Se souviennent-ils comment ils ont assassiné Mgr Ruhuna ? Se souviennent-ils des enfants orphelins ? Se souviennent-ils de l’Anglaise et des Européens tués ?). Ces questions ne sont pas de simples interrogations ; elles sont un cri de douleur et un appel à la repentance, à la reconnaissance des fautes passées et à un véritable engagement pour la justice et la réconciliation.
Conclusion
Monseigneur Joachim Ruhuna demeure une figure emblématique de la lutte pour la paix et la justice au Burundi. Son héritage, marqué par le sacrifice et la prophétie de la réconciliation, continue d’éclairer le chemin pour un pays en quête de guérison. L’impunité qui entoure son assassinat est une tache sur la conscience nationale et internationale. Il est temps que la vérité éclate, que la justice soit rendue, et que les responsables de ce crime, quels qu’ils soient, répondent de leurs actes. Ce n’est qu’à ce prix que le Burundi pourra honorer la mémoire de ses martyrs et construire un avenir fondé sur la paix, la justice et la réconciliation véritable.
